Enquête publique, troisième partie- Le cumul des 3 projets de microcentrales sur le fleuve U Tàravu portera atteinte à la faune aquatique

Notre première inquiétude porte sur l’absence d’étude concernant les effets cumulés de ces 3 projets hydroélectriques et notamment sur leurs conséquences sur les poissons, amphibiens et invertébrés aquatiques qui vivent et se reproduisent dans le fleuve u Tàravu et dans ses affluents. 

En effet, pris séparément, chaque projet est présenté comme “modéré”. Mais, additionnés sur un même bassin, ces projets modifient le fonctionnement écologique du fleuve :

  • plusieurs tronçons soumis longtemps à des débits artificiels minimaux,
  • plusieurs obstacles sur l’axe principal et les affluents,
  • des perturbations répétées (débits, température, sédiments).

Or, les organismes aquatiques ne réagissent pas à des “kilomètres de cours d’eau”, mais à la durée, la fréquence et l’intensité des perturbations.

C’est là que le cumul devient déterminant pour les espèces aquatiques.

  1. Description des effets cumulés sur les poissons
  1. Truite endémique de Corse : une espèce très vulnérable au cumul

La truite endémique d’U Tàravu est adaptée aux rivières méditerranéennes naturelles :

  • petite taille,
  • déplacements courts et opportunistes,
  • migrations souvent liées aux crues,
  • faible capacité de saut,
  • forte sensibilité aux variations de débit et de température.

Ce que change le cumul des projets :

1) Fragmentation du réseau

Chaque ouvrage (prise d’eau, seuil, passe) fragmente un peu plus le fleuve. Ensemble, ils réduisent la connectivité entre zones de reproduction, de croissance et refuges. Les affluents jouent normalement un rôle de réservoir biologique ; si l’axe principal se fragilise, ce rôle est perdu.

2) Efficacité incertaine des dispositifs

  • Les passes à poissons proposées sont fondées sur des modèles génériques, peu adaptés aux truites corses,
  • Les retours d’expérience régionaux montrent des franchissements faibles ou non démontrés.

En cumul, des dispositifs “partiellement efficaces” conduisent à une rupture réelle de continuité à l’échelle du bassin.

3) Dégradation des habitats de reproduction

  • Rétention et remobilisation des sédiments → colmatage des frayères.
  • Uniformisation des écoulements → disparition de micro-habitats essentiels.

Un seul épisode de colmatage peut compromettre plusieurs années de reproduction.

4) Risque thermique accru

  • Débits faibles + retenues → échauffement de l’eau, baisse d’oxygène,
  • Des hausses de température de plusieurs degrés sont observées sur des ouvrages comparables.

En contexte de changement climatique, ces effets deviennent limitants, voire létaux.

Ainsi, ce cumul augmente fortement le risque d’isolement des populations, de baisse du recrutement et de perte de résilience, incompatible avec le maintien à long terme de la truite endémique corse.

  • Anguille européenne : un enjeu majeur sous-estimé

L’anguille est classée en danger critique d’extinction et le bassin d’U Tàravu est identifié comme prioritaire pour sa conservation.

Les effets cumulés sont :

  • entraves successives à la montaison et à la dévalaison,
  • dégradation des habitats benthiques (enfouissement, colmatage),
  • sensibilité extrême aux pics de turbidité et aux variations rapides de débit.

Même si certains affluents sont présentés comme “déjà peu fréquentés”, l’axe principal du fleuve est déterminant.

Le cumul d’ouvrages accroît significativement le risque de mortalité et de perte d’habitats fonctionnels, contraires aux objectifs de restauration de l’espèce.

  • Description des effets cumulés sur les amphibiens

Le bassin d’U Tàravu abrite la quasi-totalité des amphibiens endémiques et patrimoniaux de Corse, dont plusieurs espèces protégées et classées quasi menacées.

Ces espèces dépendent :

  • de micro-habitats très spécifiques (radiers, blocs, interstices),
  • d’une stabilité relative des débits,
  • d’une qualité d’eau élevée.

Les effets cumulés identifiés sont :

1) Dégradation des sites de reproduction

  • colmatage des substrats,
  • disparition des zones peu profondes,
  • artificialisation des écoulements.

2) Fragmentation des habitats

  • rupture des continuités entre zones de ponte, de développement larvaire et d’alimentation,
  • vulnérabilité accrue lors des phases critiques (reproduction, métamorphose).

3) Variations rapides de débit

  • liées à l’exploitation et aux restitutions,
  • entraînant dérive, échouage ou mortalité des larves.

Dans les études, l’absence d’inventaires ciblés et d’analyse fonctionnelle sur les amphibiens constitue une lacune majeure, d’autant plus grave dans une approche cumulative.

4. Description des effets cumulés sur les invertébrés et la chaîne alimentaire

Les macro-invertébrés (insectes aquatiques, crustacés, mollusques) sont la base de la chaîne alimentaire et conditionnent la qualité écologique globale.

Le bassin amont d’U Tàravu présente actuellement un état écologique de référence exceptionnel, attesté par :

  • des indices biologiques très élevés,
  • la présence d’espèces indicatrices de milieux très peu anthropisés.

Les effets cumulés sont :

  • dérive forcée et mortalité lors des variations de débit,
  • enfouissement et asphyxie liés aux apports fins et aux manœuvres,
  • banalisation des communautés et chute de diversité,
  • dégradation durable des indices biologiques.

Une altération même localisée compromet la fonction de réservoir biologique du bassin entier.

Malgré l’importance des enjeux, vous constaterez l’absence dans les dossiers des justifications suivantes :

  • le cumul des jours où plusieurs tronçons sont au débit minimal,
  • l’effet des projets en année sèche ou très sèche,
  • l’efficacité réelle et durable des dispositifs de continuité,
  • la préservation des zones refuges en période d’étiage,
  • l’impact sur des espèces endémiques et menacées.

Les analyses restent projet par projet, alors que les impacts sont systémiques.

Ainsi, l’analyse croisée des projets et des expertises scientifiques convergentes montre que :

  • le cumul des ouvrages entraîne une fragmentation durable du fleuve et de ses affluents,
  • les poissons, en particulier la truite endémique et l’anguille, sont exposés à des risques élevés,
  • les amphibiens endémiques et les invertébrés subissent des pertes d’habitats non compensables,
  • la résilience écologique du bassin est fortement affaiblie,
  • les effets cumulés sont sous-estimés et insuffisamment analysés.