CAPA : le (mauvais) projet d’usine de tri et de valorisation des déchets

Les responsables de la CAPA se prévalent d’un accord de principe des présidents de la CTC, de l’Office de l’environnement de Corse ainsi que de celui de l’ADEME et du Préfet.

L’article de Corse-Matin du 1er juin 2017* titre « la CAPA vote son projet de centre de tri des déchets ». Il relate le vote du 30 mai des conseillers communautaires de la CAPA, vote quasi unanime (seulement 2 voix contre dont celle de Jean-Nicolas Antoniotti).

Comment en est-on arrivé là ?

Pour essayer d’y voir plus clair, un bilan d’étape de la politique de collecte en porte-à-porte des emballages légers (sacs et bacs « jaunes ») sur la CAPA s’impose :

  • En 2015, 36 500 tonnes de déchets ménagers sont parties à l’enfouissement.
  • En 2016  35 500 tonnes à l’enfouissement : 1 000 tonnes d’emballages légers (pour l’essentiel) ont été collectées auprès des 8 000 premiers foyers de la CAPA (ville génoise, Cours Napoléon et une première partie des communes périurbaines).
  • D’ici à 2020, la CAPA vise la généralisation de cette collecte auprès des 33 000 foyers de la CAPA et une diminution corrélative d’environ 5 000 tonnes par rapport à 2015… Il restera donc de l’ordre 31 500 tonnes de déchets ménagers à enfouir : un chiffre clairement intolérable !

Pour diminuer de façon significative ce tonnage à enfouir, il faudrait que la CAPA étende la collecte en « porte-à-porte » aux bio-déchets des particuliers (un « gisement » de l’ordre de 10 000 tonnes pour le pays ajaccien).

Pour les responsables d’Ajaccio et de la CAPA, il est hors de question d’envisager une telle collecte… d’où le projet de « notre » usine de tri et de valorisation : C.Q.F.D. !

À ce stade; il est utile de rappeler que la loi  du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV),  stipule, dans son article 70, qu’en 2025 chaque citoyen devra avoir à sa disposition une solution lui permettant de ne pas jeter ses bio-déchets dans les ordures ménagères résiduelles…

Extrait de l’article 70 de la LTECV :

  • Le service public de gestion des déchets décline localement ces objectifs pour réduire les quantités d’ordures ménagères résiduelles après valorisation. À cet effet, il progresse dans le développement du tri à la source des déchets organiques, jusqu’à sa généralisation pour tous les producteurs de déchets savant 2025, pour que chaque citoyen ait à sa disposition une solution lui permettant de ne pas jeter ses bio-déchets dans les ordures ménagères résiduelles, afin que ceux-ci ne soient plus éliminés, mais valorisés. La Collectivité territoriale définit des solutions techniques de compostage de proximité ou de collecte séparée des bio-déchets et un rythme de déploiements adaptés à son territoire.

Quel type d’usine nous est-il proposé et pour quel dimensionnement ?

Si l’on se réfère aux articles parus dans Corse-Matin les 3 mai et 1er juin, l’usine proposée serait composée de deux chaînes de tri distinctes :

  • Une pour les ordures issues de la collecte séparative des emballages légers (canettes, cartonnettes, bouteilles plastiques…) : 5 000 tonnes par an à horizon 2020 pour la seule CAPA.
  • Une autre pour les ordures non triées ou ordures ménagères résiduelles (OMR) : Plus de 30 000 tonnes/an d’OMR, toujours pour la seule CAPA, dont un tiers de bio-déchets. Ces OMR feraient l’objet d’un séchage de la fraction humide des bio-déchets pour tenter de diminuer le tonnage à l’enfouissement.

La CAPA annonce un dimensionnement du centre de tri et de valorisation pour un bassin de population de 125 000 habitants (soit une fois et demie la CAPA ou le tiers de toute la Corse) : les communautés de communes voisines seront certainement « démarchées » : Pieve d’Ornano… Parions que certaines d’entre elles ne se feront pas « tirer l’oreille » trop longtemps.

Si l’on consulte le site de la commune de Grosseto-Prugna-Porticcio, (http://grosseto-prugna.fr/vie-quotidienne/cadre-de-vie), on y apprend que :

  • « la commune n’est pas à ce jour dotée d’une collecte de tri sélectif »,
  • « à titre informatif, vous pouvez vous rendre à l’un des points les plus proches, par exemple celui situé près du rond-point de l’aéroport de Campo dell’Oro, pour déposer verre, petits emballages et journaux » !!!

Nul doute que la Communauté de Communes de la Pieve d’Ornano attende la future usine comme le « Messie », compte tenu du taux de valorisation très bas de ses ordures ménagères dû à l’absence de politique volontariste en matière de tri sélectif !

Ce type d’usine est-il conforme aux préconisations de l’ADEME ?

La CAPA se prévaut d’un accord de principe de l’ADEME (l’antenne corse de l’ADEME ?)

Un tel accord serait en totale contradiction avec l’avis de l’ADEME publié en mars 2017 (http://presse.ademe.fr/2017/04/avis-de-lademe-quel-avenir-pour-le-traitement-des-ordures-menageres-residuelles.html) dont de larges extraits sont reproduits ci-après et surlignés par nos soins :

  • « l’ADEME ne recommande pas la création d’unités de prétraitement sur OMR. »
  • « Espérer un tri mécanique performant de déchets résiduels très hétérogènes pour préparer des matières reprises par les recycleurs apparaît aujourd’hui un risque technique (technologies de tri en évolution, peu validées sur des ordures ménagères) et surtout un pari économique. »
  • « Ces prétraitements peuvent trouver une pertinence notamment dans les territoires d’Outre-mer et îliens, sous réserve dans tous les cas, d’être un complément, mais pas un substitut, au tri à la source des bio-déchets et des matériaux. »

Extraits de l’avis : De manière générale, l’ADEME ne recommande pas la création d’unités de prétraitement sur OMR. En effet :

– Espérer un tri mécanique performant de déchets résiduels très hétérogènes pour préparer des matières reprises par les recycleurs apparaît aujourd’hui un risque technique (technologies de tri en évolution, peu validées sur des ordures ménagères) et surtout un pari économique.

Il convient au promoteur de tels équipements de valider la réalité des performances techniques et économiques revendiquées et leur adéquation (en quantité et en nature) aux déchets résiduels de demain.

– Concernant la préparation de combustibles à partir de déchets non dangereux non recyclables, la priorité est d’accompagner une structuration de cette filière émergente à partir notamment des refus de tri de déchets d’activités économiques ou d’emballages et papiers ménagers, plus homogènes et au pouvoir énergétique plus élevé. Quelques démonstrateurs sur ordures ménagères déjà identifiés sont en démarrage et feront l’objet d’une évaluation mais doivent rester à ce stade une exception.

Pour le cas spécifique d’un prétraitement dont l’objectif est principalement une « stabilisation » des OMR, c’est-à-dire de réduire le potentiel évolutif des ordures ménagères avant stockage (réduction de la production de gaz et de lixiviat4), celui-ci devra relever d’une analyse économique des collectivités et du planificateur régional ; en effet, ce prétraitement contribue faiblement à l’atteinte des objectifs de recyclage et valorisation de la loi (récupération minime de matière ou d’énergie par rapport à l’enfouissement). Il s’inscrit dans une logique d’optimisation du stockage et peut contribuer à une meilleure acceptabilité de ce stockage, en augmentant toutefois le coût.

Ces prétraitements peuvent trouver une pertinence notamment dans les territoires d’Outre-mer et îliens, sous réserve, dans tous les cas, d’être un complément, mais pas un substitut, au tri à la source des bio-déchets et des matériaux.

Enfin, pour les unités existantes, une reconversion permettant d’adapter l’installation au déploiement du tri à la source des bio-déchets doit être envisagée.”

Compte tenu de l’importance du sujet, l’ADEME de Corse  doit expliciter sa position.

Ce type d’usine est-il conforme aux préconisations du Plan « Déchets » de la CTC ?

La CAPA se prévaut d’un accord de principe de l’Exécutif de la CTC. Un tel accord, s’il s’avérait exact, serait un total renoncement au « Plan d’Action pour  la réduction et le traitement des déchets ménagers de la Corse » de la CTC approuvé par l’Assemblée de Corse il y a à peine un an, en mai 2016.

Rappelons quelques points en opposition frontale avec le projet porté par la CAPA :

  •  Page 11 du Plan d’action : la collecte en  porte-à-porte des bio-déchets et des emballages est l’un des axes primordiaux du plan.
  • Page 66 : le plan d’action préconise  des unités légères de « sur-tri » comme une réponse d’urgence à une situation de crise et non comme une réponse pertinente à moyen/long terme.

Compte tenu de l’importance du sujet, l’Office de l’Environnement et l’Exécutif Territorial doivent expliciter leurs positions.

Notre conclusion

D’un point de vue psychologique, la mise en route d’une usine de « tri et de valorisation » serait très démobilisatrice : « pourquoi faire des efforts? La « machine » fera le travail à notre place! » et se transformera en « aspirateur » à ordures ménagères non triées.

À partir de 2025, la logique de fonctionnement d’une telle usine sera incompatible avec la loi de transition énergétique pour la croissance verte, soit à peine cinq ans après sa date théorique de démarrage.

Comme le précise l’ADEME dans son avis, espérer un tri mécanique performant de déchets résiduels très hétérogènes apparaît aujourd’hui  un risque technique et surtout un pari économique.

Les promoteurs de cette installation, dont les estimations de coût varient entre 15 et 30 millions d’euros, vont fragiliser durablement les finances publiques de la Corse au détriment d’autres investissements plus opportuns (plateforme de compostage urbaine, requalification de quartiers, desserte routière de l’hôpital…).

Enfin, les délais d’étude, d’enquête publique, d’autorisation, puis de construction et de mise en service d’une telle installation, si elle doit voir le jour, seront de l’ordre de trois ans, voire plus : les 7 à 10 000 tonnes annuelles de bio-déchets produites par la population de l’agglomération ajaccienne seront-elles longtemps tolérées dans les centres d’enfouissement technique (CET) de Vicu, Vighjaneddu ou autre Tallone ?

*Article de Corse-Matin du 1er juin 2017

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**Article de Corse-Matin du 27 mai 2017

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