Aleria / Casabianda : un projet de camp de vacances pour 2 500 personnes qui bafoue la loi

Costamare : un projet de camp de vacances privé cinq étoiles en totale contradiction avec l’application de la loi Littoral, pour 2 500 personnes, toujours d’actualité, soutenu par le maire d’Aléria.

Localisation du projet et du centre pénitencier de Casabianda :

La pénitentiaire s’enlise dans le tourisme cinq étoiles :

Depuis une dizaine d’années, le système de traitement des eaux usées du centre pénitentiaire de Casabianda, « prison ouverte » en Haute-Corse, comprenant une ferme et une porcherie où travaillent des prisonniers, ne fonctionnait plus. Vétustes, mal entretenues, les installations de collecte des eaux usées et la station d’épuration datent des années 1960 et ont cessé d’être opérationnelles. En conséquence, eaux usées, lisiers et rejets divers débordent en se répandant dans la nature, alors que le site est entouré de plusieurs zones naturelles protégées, une zone humide en particulier, et qu’il borde une plage.

Un chantier de réhabilitation de cette station obsolète et pollueuse est donc prévu. Lancée pour ce faire en décembre 2016, la première et copieuse étude réalisée aurait dû se concrétiser début 2019 par le lancement des travaux. Las, à cette date, un chantier à plus de 600 000 euros ne suffit plus ! Il convient soudain de tout redimensionner, en y intégrant les futures installations d’un centre de vacances ! C’est en tout cas ce dont le maire d’Aléria convainc la Garde des sceaux de l’époque, Nicole Belloubet, lors d’une visite de celle-ci sur place. L’administration pénitentiaire décidera donc de suspendre celle réalisée au profit d’une nouvelle étude de faisabilité.

Hérité des œuvres sociales de l’administration pénitentiaire ayant cédé à la commune son vieux centre de vacances en ruines après une série de plasticages dans les années 80-90, s’agirait-il avec ce projet de l’ouverture d’un centre de vacances municipal ? Tel le laisse à penser l’appel d’offres lancé pour la seconde étude technique, mais nenni pourtant ! Dans une délibération prise dès le 10 avril 2017, la commune d’Aléria a voté la location des terrains à la holding Victoria Corp par bail emphytéotique. La holding gérée par Jean-Marc et Christian Guidicelli, adossée au groupe Yelloh Village afin de créer un camping cinq étoiles, deux parcelles de 12,4 hectares leur seront louées pendant 99 ans, moyennant un loyer annuel de 300 000 euros.

Initialement dimensionnée pour 250 personnes (détenus et gardiens), la nouvelle station d’épuration devrait en raison de ce projet de camping, supporter des pics à 2 500  personnes durant les mois d’été. Hypothèse de travail retenue pour la seconde étude décidée qui devrait, par ailleurs, intégrer une mutualisation des charges entre la commune et le centre pénitentiaire. En quoi, peut-on légitimement s’interroger, ce dernier serait-il concerné par l’extension d’installations engendrées par un camping privé ? C’est en tout cas la question du Syndicat des travailleurs corses (STC) qui considère que « ce n’est pas à la pénitentiaire de participer au paiement d’installations pour un camping privé ». Ni à l’entretien annuel d’une station aux dimensions démesurées…

2 décembre 2019 : le permis d’aménager Costamare

Les mois passent. Et tandis que la seconde étude s’enlise dans les cartons et que le terrain s’enferre dans une pollution toujours plus calamiteuse, la SARL victoria Corp dépose le 2 décembre 2019 un permis d’aménager pour un village de vacances dénommé Costamare sur le site de l’ancien village en ruines de Casabianda. La commune d’Aléria veille au grain : en date du 6 janvier 2020, une demande d’avis relative à un projet de réhabilitation du village de vacances de Costamare, commune d’Aléria, est déposée auprès de la DREAL. Qui se voit confrontée à une petite tentative de passe-passe, dont elle ne sera pas dupe. Dans sa demande de permis d’aménager, le pétitionnaire exclut du terrain d’assiette du projet la partie de la parcelle comprise dans la bande des 100 m de la loi Littoral. Il ne retient donc qu’une surface de 9,39 ha, superficie de moins de 10 hectares qui lui aurait permis d’échapper à la réalisation d’une étude d’impact systématique. « Or, le projet prévoit la démolition des bâtiments actuellement présents dans la bande des 100 m. Par suite, précise la DREAL, cette bande de la parcelle ne peut pas être exclue du terrain d’assiette du projet. Par conséquent, c’est bien l’intégralité de la surface de la parcelle C158 qui doit être retenue, soit une surface de 11,07 ha ».

La commune d’Aléria est donc informée du rejet de sa demande d’examen au cas par cas et de l’obligation de faire procéder à une étude d’impact à joindre à l’appui de toute demande d’autorisation de réalisation de son projet. Celui-ci devant s’implanter en partie au sein de la ZNIEFF de type 1 « Littoral de Casabandia et marais de Siglione » abritant moult espèces protégées, la DREAL fait également savoir au pétitionnaire « que le projet nécessitera l’obtention préalable d’une dérogation aux interdictions visant les espèces protégées, au titre du code de l’Environnement ».

De préférence au cœur du mois d’août, une consultation publique est lancée en 2021. « Projet de restructuration et de réhabilitation du village de vacances Costamare (anciennement Casabianda) sur le territoire de la commune d’Aléria », est intitulée l’étude d’impact présentée au public. Mais de quoi au juste s’agit-il ? D’une reconstruction ? Avec ou sans extension ? La réalité est sans appel. Il s’agit de détruire les ruines d’un ancien camp de vacances hors d’usage depuis 30 ans puis de construire ex nihilo un camp de vacances de 2 500 places, sur un terrain d’assiette bien plus étendu que le précédent. Le plan de masse du projet est impressionnant !

Le plan de masse

Des ruines ne pouvant être « réhabilitées », il s’agit dès lors d’un projet masqué de construction nouvelle en zone naturelle. En parfaite discontinuité d’urbanisation et, de ce fait, totalement prohibée par la loi Littoral comme par le PADDUC. A cet égard, le zonage Uta du PLU de la commune d’Aléria est, selon U Levante, illégal.

Au surcroît, le projet est situé au cœur de plusieurs zonages reconnaissant sans conteste l’intérêt écologique de ce secteur : ZNIEFF de type 1 (« Boisements et brousse littorale de Casandianda à Pinia »), sites Natura 2000 terrestre et marin, réservoir de biodiversité de la trame verte et bleue et, pour sa majeure partie, classé en Espace Remarquable et Caractéristique du PADDUC. Comme le fait valoir un expert faune du CSRPN (Conseil scientifique rrégional du patrimoine naturel de la Corse) « on ne peut qu’être très surpris qu’un projet d’urbanisation de cette ampleur puisse concerner une zone dont l’intérêt écologique et la vulnérabilité sont aussi flagrants. Le secteur est situé au cœur de zones très naturelles composées de lagunes méditerranéennes (étang d’Urbinu), de nombreuses petites zones humides (le marais de Siglione en particulier), de boisements, de systèmes de dunes à genévriers et de plages, jouxtant en mer de grands herbiers de posidonies. »

Outre les lieux impactés, de la flore aux reptiles et nombre d’oiseaux, ce ne sont pas loin de vingt espèces protégées qui pourraient au final être menacées. Et pour lesquelles des autorisations s’imposent. Signalées comme préalable indispensable au dépôt du projet par la DREAL dès le 28 janvier 2020, les demandes de dérogation prévues ont-elles été déposées ? À la connaissance d’U Levante, le projet n’a pas reçu d’avis du Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel pas plus qu’il n’a été transmis au Conseil national du patrimoine naturel (CNPN). Enfin, vient s’adjoindre à ce tableau le risque d’atteinte à la conservation d’une espèce protégée aux échelles nationale, européenne et internationale, inscrite comme espèce prioritaire : la tortue marine Caouanne, Caretta caretta. une des espèces pour lequel le site Natura 2000 « grand herbier de la côte orientale » a été désigné.

En raison sans doute du réchauffement climatique, un nombre croissant de pontes de ces tortues intervient en Méditerranée occidentale et plus spécifiquement en Corse, à Moriani et Casabandia-Pinia, hotspot connu de la reproduction de cette espèce. 

U Levante a pu donner son avis sur ce nouveau « camp de vacances » dans le cadre de la consultation publique. Et n’a pas manqué de souligner pour quelles légitimes raisons rappelées ici, aucune autorisation de défrichement ne peut être actuellement délivrée à la commune d’Aléria. Pas plus que la réalisation d’un village de vacances sur la parcelle C158 n’est envisageable, tant elle serait illégale : 

un permis de construire, s’il était accordé, serait la plus grave entorse à la loi Littoral en Corse depuis des décennies. 

En conséquence, l’association n’a pas manqué de faire savoir par courrier au Préfet de Haute-Corse ainsi qu’aux directeurs de la DDTM et de la DREAL, que « toute future autorisation de défrichement, de permis d’aménager ou de permis de construire serait déférée au tribunal administratif de Bastia par l’association. »